Philippe Boisrenoult, Stéphane Bricteux ,
Philippe Beaufils
Service d’Orthopédie Traumatologie,
Hôpital André Mignot
78150 Le Chesnay
Le but de ce travail était de comparer la
résistance en compression d’une ostéosynthèse par
double vissage à une ostéosynthèse par plaque externe dans
un modèle de fracture séparation enfoncement type 2 de Schatzker.
Dix paires de genou exempts de toute trace de fracture ou d’intervention
chirurgicale ont été prélevés sur des sujets
anatomiques non embaumés, non irradiés. Après
préparation des pièces ne conservant que le squelette jambier et
les articulations fibulo-tibiales supérieures et inférieures, une
simulation de fracture de type 2
de Schatzker était
réalisée (fig.1). Cette fracture associait un trait sagittal
complet, réalisé à la scie à main , perpendiculaire
au plateau tibial, 1 centimètre en dedans de son point le plus
latéral. La simulation de l’enfoncement était réalisée
en emportant une surface de 1 cm sur 1,5 cm dont le bord latéral
correspondait au trait de séparation et dont la partie antérieure
était située à la jonction 1/3 antérieur 2/3
postérieur de la surface du plateau tibial latéral . Le vide
spongieux persistant après réduction à été
reproduit par l’excision du spongieux sur 1 cm d’épaisseur
de l’enfoncement. Les fractures étaient réduites et cette
réduction visuellement anatomique était vérifiée,
synthèse en place, par la réalisation pour chaque genou de clichés
radiographiques de face et profil.
Deux types d’ostéosynthèse ont été
testés :1) l’ostéosynthèse par plaque
vissée prémoulée pour le plateau tibial latéral (plaque de Kerboull, 6 trous, Howmedica
Ò ), dont la
fixation était obtenue par trois vis épiphysaires spongieuses et
trois vis diaphysaires bicorticales (fig.2). 2)
l’ostéosynthèse par double vissage réalisé
avec 2 vis à spongieux de 6,5 mm de diamètre, avec rondelles,
placées parallèlement
1 cm sous l’interligne
articulaire dans le même plan frontal mais avec des directions
latéromédiales divergentes (fig.3). Dix montages de chaque type
ont été réalisés et testés. Pour limiter les
biais liés à la qualité osseuse variable entre les sujets,
la comparaison s’effectuait entre deux montages réalisés
sur deux genoux provenant du même sujet. L’attribution au
coté droit ou gauche d’un type d’ostéosynthèse
était effectuée par tirage au sort.
Les tibias étaient positionnés dans un
support cylindrique muni de 6 vis permettant de les immobiliser. Les
pièces étaient alors placées dans une machine
d’essais en traction compression de type MTS 810 (0-250 kN). Un effort
progressif en compression était appliqué à la vitesse de
2mm/minute. La mise en charge était effectuée par l’intermédiaire
d’un composant fémoral de prothèse unicompartimentale de
genou centrée sur le trait de fracture (fig.4). L’acquisition informatique des données était
effectuée par le logiciel testwork for Testar Ò sur un ordinateur Testar Iis. Le test était conduit
jusqu’à la faillite du système défini comme
l’existence d’un déplacement d’un ou des traits de
fracture supérieur à 2 mm. Cette faillite était
confirmée sur les courbes effort-déplacement par une cassure de
la pente de la courbe linéaire au début du test. Deux valeurs
étaient prises en compte, l’effort à la rupture et la
rigidité du montage.
L’étude statistique comparative des deux
montages a été effectuée par un test non
paramètrique (test de
Wilcoxon) . Les valeurs de p<=0,05 étaient considérées comme
significatives. L’intervalle de confiance a été
calculé à l’aide d’un test de Student.
Les résultats globaux de cette
expérimentation sont résumés dans le tableau I. La
faillite du montage a, dans tous les cas, comporté une mobilisation première
du trait d’enfoncement Pour des efforts plus importants, il existait
secondairement une mobilisation du trait de séparation. Nous
n’avons observé aucun démontage de
l’ostéosynthèse. Aucune des vis n’a été
ni arrachée ni déformée.
La valeur moyenne de l’effort à la
rupture pour les plaques vissées était de 1580+/- 831 N (448-
3168 N). La valeur moyenne de l’effort à la rupture pour les
doubles vissages était de 1391,6+/- 976,2 N (498 – 3360 N). La
valeur moyenne de la raideur pour les plaques vissées était de
245,7+/- 70,2 N/mm (114,5 – 350,5 N/mm), et pour le double vissage de
258,8+/- 95 N/mm (97 – 358,9 N/mm).
L’étude statistique basée sur un
test de Wilcoxon, avec un seuil de 5% n’as pas permis de mettre en
évidence de différence entre les deux types
d’ostéosynthèse tant en termes d’efforts à la rupture
quand termes de raideur.
L’utilisation de genoux appariés
permettait une comparaison de deux types de montages en s’affranchissant
le plus possible de la qualité osseuse variable d’un sujet
à l’autre.
Le choix d’un test en compression pure
menée jusqu’à la rupture est similaire à la
méthode utilisée par Koval (6), avec le même type de
machine d’essai. La mise en charge cyclique n’a pas été
réalisée dans notre étude.
Les critères de faillite employés
étaient l’existence d’un déplacement d’un ou
des traits de fracture >= à 2mm, et l’existence sur la courbe
effort - déplacement enregistrée en continue d’une cassure
dans la zone linéaire. Le choix de ce seuil de 2 mm est celui admis en
pratique courante pour parler d’insuffisance de réduction ou de
déplacement secondaire en clinique [ Segal (7), Lekoe (8)]. Ce protocole
expérimental ne prétendait pas simuler la mise en charge physiologique
postopératoire d’une fracture du plateau tibial latéral,
mais de comparer dans de mêmes conditions expérimentales deux
montages différents.
Nos résultats ne montrent pas de différences significatives entre un montage par plaque vissée et un montage par double vissage. Ils ne permettent pas d’affirmer l’équivalence entre les deux montages. En clinique, les études semblent montrer dans les fractures simples, une efficacité équivalente entre un montage par double vissage ou par plaque prémoulée [ Schatzker (5), Denny (9), Koval (10), Savoie (11)]. Toutefois certains auteurs ont souligné le risque d’utiliser le double vissage dans les fractures comminutives ou chez les patients ostéopéniques [Schatzker (5), Szyszhowitz (12)] , avec pour Young (13) un avantage à la synthèse par plaque dans ce cas.
Les études biomécaniques sont peu
nombreuses et contradictoires. Denny (9) comparant dans un modèle de
fracture séparation pure,
deux types de plaques vissées en L et en T à des vis spongieuses conclut
à une meilleure résistance des plaques par rapport au vis. Ces
résultats sont contredits par ceux de Koval (6)et par notre travail, qui
concluent à l’absence de différences significatives entre
les deux montages. Le travail plus récent de Parker (14) conclut, lui, à l’absence
de différence entre un montage à 2 vis et un montage à 3
vis avec ou sans vis antiglissement. Les études biomécaniques
précédentes ont toutes été menées sur des
modéles de fracture séparation pure type Schatzker I ; seule
notre étude a été à notre connaissance menée
sur modèle de séparation enfoncement type Schatzker II, plus
fréquent en clinique et plus instable.
En pratique clinique, la solidité d’un
montage doit également tenir compte de la situation anatomique
résultant de la pose. Il faut alors mettre en balance la conservation de
la sangle latérale fibreuse du plateau tibial lors d’un vissage
pur à sa désinsertion extensive lors d’un abord chirurgical
classique nécessité par la mise en place d’une plaque. La
non conservation de cette sangle latérale dans notre modèle
expérimental aurait pu être défavorable aux
synthèses par vis.
Nos
résultats montrent qu’un double vissage constitue une
ostéosynthèse mécaniquement fiable en terme de
résistance dans les fractures séparation enfoncement du plateau
tibial latéral. Cette constatation avait déjà
été faite dans des
modèles de fractures séparations pures, La légèreté de
l’ostéosynthèse permise ne doit donc plus, pour nous, être avancée comme
critique au traitement arthroscopique des fractures du plateau tibial.
1) Schatzker J., McBroom R., Bruce D. The tibial
plateau fracture : the Toronto experience 1968-1975. Clin Orthop , 1979,
138, 94-104.
2) Koval K.J. , Polatsch D.,Kummer F.J., Cheng D.,
Zuckerman J.D. Split fractures of the lateral tibial plateau : evaluation
of three fixation methods. J Orthop Trauma 1996, 10, 304-308.
3) Segal D., Mallik A.R., Wetzler M.J., Franchi A.V., Whitelaw G.P. Early weight bearing of lateral plateau
fractures . Clin Orthop , 1993, 294, 232-237.
4) Lefkoe T.P., Walsh W.R., Anastasatos J.,
Ehrlich M.G., Barrach H.J. Remodelling of articular step-offs : is
osteoarthrosis dependent on defect size ? Clin Orthop , 1995,314 ,253
–265.
5) Denny L.D., Keating E.M., Engelhardt J.A., Saha S.
A comparaison of fixation techniques in tibial plateau fractures. Orthop Trans,
1984, 10, 388-389.
6) Koval K.J., Sanders R., Borrelli J., Helfet D.,
Dipasquales T., Mast J.. Indirect reduction and percutaneous screw fixation of
displaced tibial plateau fractures. J Orthop Trauma ,1992, 6, 340-346.
7) Savoie F.H., Vander Griend R.A., Ward
E.F., Hughes J.C ; Tibial plateau fractures. A review of operative
treatement using AO technique. Orthopaedics, 1987,10, 745-750.
8) Szyszhowitz R. Patella and tibia. In
manual of internal fixation. Ed Muller M.E., Allgower M., Schneider R.,
Willenegger H., New York, Springer Verlag, 1979, pp 553-612.
9) Young M.J., Barrack R.L. Complications of internal
fixation of tibial plateau fractures. Orthop Rev, 1994,23, 149-154.
10) Parker P.J., Tepper K.B., Brumbak R.J., Novak
V.P., Belkoff S.M. Biomechanical comparaison of fixation of type-I fractures of
the lateral tibial plateau. Is the antiglide screw is effective. J Bone Joint
Surg (Br), 1999, 81,478-480.,
Légendes des figures :

1- Schéma
de réalisation de la fracture expérimentale Schatzker II
Fig.2 : Exemple d’un montage par plaque
vissée
Fig.3 : Exemple d’une montage par double
vissage

Fig.4 : Pièce en cours d’essai

Tableau I : Résultats globaux
des essais.
|
Genou |
Sexe |
Age |
Coté |
Ostéosynthèse |
Effort à la rupture (N) |
Raideur (N.mm) |
|
1 |
H |
66 |
Gche |
Plaque Vissée |
1921,8 |
265,8 |
|
1’ |
H |
66 |
Droit |
Double Vissage |
1780 |
358,9 |
|
2 |
H |
82 |
Gche |
Plaque Vissée |
1900 |
332,8 |
|
2’ |
H |
82 |
Droit |
Double Vissage |
1272 |
137,6 |
|
3 |
H |
58 |
Gche |
Plaque Vissée |
1875 |
191,3 |
|
3’ |
H |
58 |
Droit |
Double Vissage |
1892 |
284,5 |
|
4 |
H |
81 |
Droit |
Plaque Vissée |
3168 |
249,4 |
|
4’ |
H |
81 |
Gche |
Double Vissage |
3360 |
357,4 |
|
5 |
F |
78 |
Droit |
Plaque Vissée |
610,7 |
290,5 |
|
5’ |
F |
78 |
Gche |
Double Vissage |
626,7 |
346,2 |
|
6 |
F |
78 |
Gche |
Plaque Vissée |
1921 |
350,5 |
|
6’ |
F |
78 |
Droit |
Double Vissage |
2270 |
329,9 |
|
7 |
F |
83 |
Droit |
Plaque Vissée |
448 |
114,5 |
|
7’ |
F |
83 |
Gche |
Double Vissage |
498 |
97 |
|
8 |
H |
86 |
Droit |
Plaque Vissée |
185,4 |
243,6 |
|
8’ |
H |
86 |
Gche |
Double Vissage |
226,3 |
276,3 |
|
9 |
H |
69 |
Droit |
Plaque Vissée |
1514 |
225,9 |
|
9’ |
H |
69 |
Gche |
Double Vissage |
1475 |
203 |
|
10 |
F |
83 |
Gche |
Plaque Vissée |
589,4 |
192,6 |
|
10’ |
F |
83 |
Droit |
Double Vissage |
515,7 |
196,9 |