Etude
anatomique de la vascularisation du plateau tibial latéral
Didier Hannouche1,
Fabrice Duparc2, Philippe Beaufils1, et la SFA
1Service de
Chirurgie Orthopédique
Centre Hospitalier de
Versailles
177 rue de Versailles
78150 Le Chesnay
2Laboratoire
d’Anatomie de Rouen
Faculté de
Médecine et de Pharmacie
22 bd Gambetta
76183 Rouen
La vascularisation du plateau tibial externe
provient, comme pour tout segment osseux, de deux types d’artères :
les artères médullaires, et les artères périostées.
En cas de fracture, il se produit une interruption du réseau médullaire
et seules peuvent être conservées les artères périostées
qui sont d’un calibre plus important. Pour le plateau tibial externe,
la vascularisation périostée provient de 2 branches, issues
de l’artère poplitée et de l’artère tibiale
antérieure 1-3. L’artère inféro-latérale du genou (AILG)
anciennement appelée artère géniculée inféro-externe
naît de l’artère poplitée à hauteur du plateau
tibial externe. Elle contourne le plateau tibial en cheminant à son
contact après être passée sous le ligament collatéral
latéral du genou. L’artère récurrente tibiale antérieure
(ARTA) est la première branche de
l’artère tibiale antérieure. Elle naît de
cette artère 7 à 8 cm sous l’interligne articulaire, et
prend une direction ascendante le long de la métaphyse tibiale externe.
Elle donne plusieurs rameaux qui contribuent à former le réseau
péri-rotulien.
La participation de chacune des deux artères dans
la vascularisation épiphysaire du plateau tibial externe a été
peu étudiée et demeure un sujet de controverse. Si les études
de Martinez 4 et de
Kirschner 5 ont souligné l’importance
de l’AILG, celle de Gambarelli 6 accordait
un rôle plus important à l’ARTA.
Les objectifs de notre étude étaient
donc doubles :
-
D’une part d’évaluer la contribution
de l’ARTA et de L’AILG dans
la vascularisation artérielle du plateau tibial externe,
-
D’autre
part d'envisager les conséquences sur la vascularisation du plateau
tibial externe des fractures et des abords chirurgicaux antéro-externes.
L’étude a porté sur 11
genoux de cadavres adultes conservés indemnes de toute cicatrice.
Après dissection du creux poplité, l’origine de l’AILG et l’ARTA
était repérée. Deux chambres d’injection
étaient constituées, l’une communiquant avec l’AILG,
l’autre avec l’ARTA (Fig 1). L’ARTA et l’AILG
étaient injectées, sous pression, et de façon
aléatoire avec du latex et deux colorants différents (bleu de
méthylène et éosine). Une fois injectées, les
artères étaient disséquées afin
d’étudier leur trajet extra-osseux, leurs branches de division et
les points de pénétration osseuse. Des coupes osseuses
sériées parallèles para-sagittales de 3 mm
d’épaisseur étaient effectuées afin d’analyser
le trajet intra-osseux des collatérales et les territoires de
vascularisation des deux artères dans la région sous chondrale.
L’injection du latex a
été jugée facile dans tous les cas. Pour tous les
spécimens, un reflux franc de latex coloré a été
observé au niveau de la
deuxième artère, suggérant l’existence d’une
anastomose à plein canal entre les deux réseaux artériels.
Une coloration différente des troncs artériels n’a
été obtenue que 2 fois.
1-
Ramification des 2 réseaux artériels :
L’artère
récurrente tibiale antérieure (Fig 2) naissait dans tous les cas
de l’artère tibiale antérieure à 8 cm en moyenne
(extrêmes 6,8 - 9,5 cm) sous l’interligne articulaire. Son trajet
était ascendant, le long de la face antéro-latérale de la
métaphyse tibiale, où elle présentait une arborisation en
éventail. Elle donnait naissance à des rameaux osseux
métaphysaires (3 à 7), à des rameaux osseux
épiphysaires antérieurs (1à 4), des rameaux
destinés à la tubérosité tibiale antérieure,
ou au tendon patellaire, et deux rameaux extra-capsulaires ayant une direction
ascendante, l’un en avant du tubercule de Gerdy, l’autre en
arrière, s’anastomosant avec les branches issues de l’AILG.
L’artère inféro-latérale
(Fig 3) siégeait dans tous les cas au dessus du tubercule de Gerdy,
à la face profonde du tractus ilio-tibial. Elle avait un trajet
horizontal d’arrière en avant, et se dirigeait vers l’amas
graisseux rétro-rotulien. Elle croisait l’interligne articulaire
pour se terminer 10 à 15 mm au-dessus de celui-ci. Elle donnait naissance à une série de
branches collatérales ayant une direction ascendante ou descendante
perpendiculaire à son grand axe. Après un court trajet
extra-capsulaire, ces branches perforaient la capsule pour se ramifier à
sa face profonde et
réaliser un fin réseau vasculaire pénétrant
l’épiphyse tibiale au niveau de la zone d’insertion capsulaire.
Des
anastomoses entre les deux réseaux artériels étaient mises
en évidence dans tous les spécimens en avant et en arrière
du tubercule de Gerdy (Fig 4). Dans un cas, une double coloration a
été mise en évidence au sein du réseau
endo-capsulaire confirmant la participation de l’ARTA et de l’AILG
dans la formation de ce réseau et par conséquent dans la
vascularisation du plateau tibial externe.
2-
Distribution intra-osseuse :
L’étude de la distribution intra-épiphysaire
des deux artères a montré, que l’ARTA donnait naissance au
même titre que l’AILG à des vaisseaux épiphysaires.
Pour
l’ARTA, ces vaisseaux avaient un point d’entrée
antérieur, et se prolongeaient parfois sur plusieurs millimètres dans l’axe
antéro-postérieur. Pour l’AILG, leur point d’entrée
était postérieur le plus souvent, et leur trajet intra-osseux
paraissait plus court que les branches issues de l’ARTA.
L’étude de la distribution intra-osseuse des 2 colorants
confirmait que la partie postérieure du plateau tibial externe
était principalement irriguée par l’AILG, la partie antérieure
par l’ARTA, et la zone sous chondrale moyenne par les deux
artères.
Si l’anatomie descriptive de l’AILG
et de l’ARTA est bien connue (origine, trajet, branches de division)
1-3,6,7, la part relative de chacune
d’elles dans la vascularisation du plateau tibial externe l’est
beaucoup moins et n’a fait l’objet que de rares publications
4-6,8 :
Pour
Martinez4, la vascularisation du plateau tibial externe provient
exclusivement de l’artère inféro-latérale du genou,
qui chemine au contact du plateau tibial externe. Elle lui donne 3 branches
postérieures de bon calibre au niveau du ligament collatéral
latéral, et de multiples petites branches plus antérieures,
qui pénètrent dans l’épiphyse de manière
radiaire au niveau de la zone d’insertion capsulaire. Le rôle
prédominant des deux artères inféro-latérales
dans la vascularisation de l’épiphyse tibiale proximale est également cité par Kirschner
5 dans une étude sur les allogreffes vascularisées
de genou. Pour d’autres auteurs 6,8, l’AILG jouerait un rôle moins important. Moins
volumineuse que l’artère inféro-médiale, ou que
l’artère récurrente tibiale antérieure, elle se
perdrait rapidement après le ligament collatéral latéral,
et n’atteindrait que rarement la ligne médiane. Pour Gambarelli
6, son domaine paraît plus péronier que tibial.
Le
rôle de l’artère récurrente tibiale antérieure
dans la vascularisation du plateau tibial externe se limiterait à la
région métaphysaire pour la plupart des auteurs. Cette artère
naît de l’artère tibiale antérieure 6 à 8
cm sous l’interligne articulaire 9, et suit un trajet ascendant en direction de la crête
tibiale. Elle est beaucoup plus développée que l’AILG
et donne un nombre considérable de branches collatérales. De
l’ordre de 8 à 11 pour Menck8, leur nombre s’élevait
parfois à 25 dans notre étude. Elle se ramifie en éventail
sur toute la face antéro-externe de la métaphyse tibiale, où
elle donne des branches osseuses métaphysaires et des branches destinées
à la tubérosité tibiale antérieure. Elle participe
également au cercle péri-rotulien, en s’anastomosant avec
des rameaux provenant de l’artère inféro-latérale,
et de l’artère inféro-médiale 1.
Dans
cette étude, nous avons montré que les deux réseaux
artériels étaient étroitement liés et contribuaient
tous les deux à la vascularisation épiphysaire du plateau tibial
externe chez l’adulte. Cette vascularisation se fait à partir de
vaisseaux épiphysaires de gros calibre, et du plexus capillaire
intra-capsulaire :
- Les vaisseaux
épiphysaires postérieurs proviennent de l’AILG, qui
cède 2 ou 3 branches en arrière du ligament collatéral
latéral. Les vaisseaux épiphysaires antérieurs sont des
collatérales de l’ARTA, et naissent en avant du tubercule de
Gerdy. Leur trajet intra-osseux peut être long de 20 mm, comme cela a
été observé sur certaines coupes osseuses.
-
Le plexus capillaire intra-capsulaire observé dans tous les spécimens
est à l’origine de la plupart des vaisseaux épiphysaires.
Il est formé par la réunion de branches issues de l’AILG
et de l’ARTA, qui s’anastomosent à plein canal en avant
et en arrière du tubercule de Gerdy. Ce réseau intra-capsulaire
donne naissance, sur tout le pourtour du plateau tibial externe, à
des rameaux qui pénètrent l’os de manière radiaire
au niveau de la zone d’insertion capsulaire 10.
La
meilleure connaissance de la vascularisation du plateau tibial externe permet
de mieux prévoir les lésions vasculaires que peuvent induire les
différents abords chirurgicaux.
Cette étude a montré que l’abord
antéro-latéral11 dans les fractures du plateau tibial
externe était particulièrement délétère, car
il interrompt une grande partie des vaisseaux issus des 2 axes artériels
(Fig 5) :
1- L’abord de la région
épiphyso-métaphysaire se fait en sous-périosté et comporte un temps de ruginage
de la face antéro-latérale du tibia, interrompant ainsi tous les
rameaux, métaphysaires et épiphysaires, issus de l’artère
récurrente tibiale antérieure.
2- L’arthrotomie
sous-méniscale, indispensable à la visualisation de la surface
articulaire, interrompt tous les rameaux épiphysaires intra-capsulaires
provenant de l’AILG qui pénètrent l’os au niveau de
la zone d’insertion capsulaire.
Au total, seuls sont épargnés les
quelques rameaux épiphysaires postérieurs de l’AILG,
situés en arrière du ligament collatéral latéral.
La vascularisation du plateau tibial externe est assurée à
la fois par l’artère inféro-latérale du genou,
et l’artère récurrente tibiale antérieure. L’AILG
a un territoire de distribution essentiellement postérieur, tandis
que l’ARTA vascularise
surtout la partie antérieure du plateau tibial externe. La région
sous-chondrale médiane de l’épiphyse tibiale est irriguée
par une série de rameaux épiphysaires intra-capsulaires,
provenant des deux axes artériels. L’abord antéro-latéral
des fractures du plateau tibial externe, couplé à l’arthrotomie
sous-méniscale, nous paraît particulièrement délétère
sur la vascularisation épiphysaire, car il interrompt une grande partie
des branches issues de l’AILG et de l’ARTA. L’utilisation
de l’arthroscopie dans le traitement des fractures du plateau tibial
externe nous paraît une alternative de choix, car elle permet d’obtenir
une réduction fracturaire équivalente au prix d’une moindre
dévascularisation.
Figures
