APPORT DE L’ARTHROSCOPIE DANS LES FIBROSES APRES PROTHESES DE GENOU : UNE EXPERIENCE DE 30 CAS D’ARTHROLYSE ARTHROSCOPIQUE
T. Pham*, V. Daumen-Legré*, J. Simonnet**
*Service de Rhumatologie. CHU TIMONE. MARSEILLE
**Clinique ARAGO. PARIS 14.
Résumé
But : Evaluer l’intérêt et la tolérance de
l’arthroscopie dans les fibroses sur prothèses de genou
symptomatiques.
Matériel
et Méthodes : Etude
rétrospective sur 29 patients (30 genoux), porteurs de prothèse
totale de genou (PTG)(n=20) ou de prothèse fémoro-patellaire
(PFP)(n=10), présentant une fibrose symptomatique (douleur 60%, raideur
40%) à l’exclusion de toute autre complication. Toutes les
prothèses relevaient d’une indication de gonarthrose. Une
arthroscopie réalisée selon une technique codifiée et adaptée
(utilisation de canules plastifiées dans les voies d’abord) a
permis de classer en 3 stades la
fibrose et d’effectuer une arthrolyse dirigée. Une
évaluation des amplitudes articulaires a été
réalisée en pré et post-opératoire immédiat,
et lors du suivi (recul moyen 12.1 mois).
Résultats :
L’arthroscopie
a permis de mettre en évidence la fibrose et de la classer en trois
stades :
stade
1 : fibrose limitée (n=5),
stade
2 : fibrose modérée et localisée : forme
nodulaire (n=2 dont un clunk syndrome),
forme avec bandes fibreuses
(n= 3), fibrose dans le cul de sac quadricipital et /ou rampes (n=10).
stade
3 : arthrofibrose diffuse (n=10).
Après
arthrolyse, on observe une amélioration de la douleur (évaluation
globale subjective) dans la majorité des cas. Sur les 12 patients
présentant une limitation des amplitudes préopératoires,
tous sauf un, ont obtenu un gain de flexion supérieur à 20°
en post-opératoire immédiat, ce résultat se maintenant
dans 9 cas lors du suivi. Le flessum préopératoire
constaté chez 2 patients a régressé dans 1 cas et
diminué de moitié dans l’autre.
En
dehors de l’apparition d’un flessum post opératoire
modéré (<10°) chez deux patients, aucune complication, en
particulier infectieuse n’a été à déplorer.
Conclusion :
L’arthroscopie permet de poser le diagnostic de fibrose pathologique dans
les prothèses de genou symptomatique, avec ou sans raideur, et
représente une alternative intéressante à la reprise
chirurgicale, pour la réalisation d’une arthrolyse.
Il s’agit d’une étude monocentrique
(clinique Arago, Paris), rétrospective sur 6 ans.
Nous avons inclus tous les patients porteurs de
prothèses de genoux, unicompartimentales ou totales, symptomatiques,
dont l’arthroscopie avait mis en évidence la présence de
fibrose. Les étiologies classiques de douleur ou de raideur de
prothèse avaient préalablement été
éliminées, en particulier les descellements septiques et/ou
mécaniques, les troubles de l’axation et les défauts de
rééducation.
Les symptômes pris en compte étaient la
présence de l’un des signes suivants : douleur, raideur,
épanchement, tuméfaction périprothétique,
craquements de la prothèse, dérobement du membre
inférieur, troubles de la marche, sensation d’instabilité,
et/ou syndrome méniscal pour les prothèses unicompartimentales.
L’installation du patient et du matériel
était classique : patient en décubitus dorsal, sur table
cassée, membre inférieur préalablement rasé, avec
barre à genou et pose d’un garrot pneumatique en position haute.
Tous les patients ont bénéficié
d’une anesthésie générale.
Le testing du genou était systématique
sous anesthésie générale, avec recherche de la
présence d’un épanchement articulaire, étude de la
mobilité en extension-flexion, recherche d’une mobilité
anormale et d’une laxité latérale.
Les voies d’abord étaient
systématiquement inféro-externe et inféro-interne, et parfois une troisième
voie d’abord
supéro-externe ou supéro-interne était
nécessaire.
Une des particularités de nos arthroscopies sur
prothèse de genou résidait dans le fait que l’on mettait
immédiatement en place une canule plastique dans chacune des deux voies
d’abord, ce qui évitait le contact des pièces
métalliques (gaine du scope et crochet) avec le matériel
prothétique et prévenait ainsi les lésions iatrogènes
du matériel prothétique. Il s’agissait soit de canules
plastiques bleues ACUFEX 5 mm * 55mm ou ACUFEX 5mm * 76mm pour le passage
des instruments et le lavage articulaire, soit de canules vertes ACUFEX 8 mm *
76 mm pour le shaver.
La technique chirurgicale employée était
inspirée de celle décrite par Sprague et Coll. (6). Le genou
était gonflé avec du sérum physiologique. Parfois la
simple distension permettait de rompre certaines bandes ou adhésions
fines, facilitant l’accès au cul de sac quadricipital.
Préalablement à l’exploration, la
canule de la voie inféro-externe était mobilisée dans le
cul de sac quadricipital et les rampes condyliennes afin de procéder
à une arthrolyse première. Les instruments étaient ensuite
introduits pour un temps exploratoire suivant un protocole établi, avec évaluation des
différents compartiments articulaires et des pièces
prothétiques ;
Sur les bases de cette exploration, en fonction de la
présence ou l’absence d’adhérences et de leur type,
nous avons classé les patients en 3 groupes :
stade 1 :
présence d’une fibrose limitée (bandes discrètes),
dont la corrélation avec la clinique n’est pas manifeste ;
stade 2 :
présence de nodules ou de bandes plus nombreuses, avec invasion du cul
de sac quadricipital,
stade 3 :
adhésions multiples et/ou arthrofibrose.
Après ce temps d’exploration,
l’arthrolyse était le plus souvent mécanique, parfois au
résecteur motorisé de 2mm.
A la fin du geste, une nouvelle révision
arthroscopique était faite avec vérification de
l’intégrité des surfaces articulaires, suivie d’un
lavage articulaire au sérum physiologique abondant.
La durée moyenne de l’arthroscopie
était de 50 minutes. La remise en charge post-opératoire
était rapide associée à un programme de
rééducation.
Les particularités de cette technique
arthroscopique sont à connaître :
Une des difficultés opératoires
réside dans l’existence d’adhésions fibreuses et de
cicatrices qui réduisent l’espace disponible pour la distension et
les manoeuvres instrumentales. En effet, le cul de sac est la plupart du temps
réduit, envahi de fibrose. Autour du médaillon rotulien, on
retrouve systématiquement une fibrose périrotulienne, le plus
souvent externe et dense. Cette fibrose s’étend le plus souvent
dans les rampes condyliennes interne et externe, limitant de façon
importante la mobilité de l’articulation et la course des
instruments.
Ainsi, la triangulation des instruments peut
s’avérer assez difficile du fait de la fibrose.
Par ailleurs, la réflexion de la lumière
(reflet sur les instruments et surtout sur les composants des prothèse
métalliques) peut s’avérer gênante. En particulier,
la réflexion sur le condyle fémoral augmente habituellement la
difficulté d’orientation intra-articulaire, mais peut devenir
parfois un avantage en visualisant certaines zones indirectement.
L’intérêt de l’emploi des
canules plastiques sur les voies d’abord est de limiter la contamination
par le passage successif des instruments et de réduire les mouvements
intempestifs de ceux-ci.
Nous avons ainsi colligé 20 prothèses
totales de genou (PTG) et 10 prothèses fémoro-patellaires (PFP).
Toutes les prothèses relevaient de l’indication de gonarthrose
avec deux cas de chondrocalcinose articulaire associée. La population se
répartissait en 19 femmes pour 10 hommes , dont l’âge moyen
était 64.2 ans (28-86).
Le délai moyen entre la pose de la
prothèse et l’arthroscopie était de 26.6 mois ( entre 3 et
146 mois) et le suivi moyen post-arthroscopie de 12.1 mois (entre 0.5 et 45
mois).
Les plaintes pré-arthroscopiques étaient
pour les PTG : douleur dans 60% des cas (12/20), raideur dans 40% (8/20),
présence d’un épanchement articulaire dans 30% (6/20) et
des troubles de la marche dans 35 % des cas. Les constatations cliniques étaient similaires dans
le groupe des PFP avec douleur dans 60% (6/10), raideur dans 40% (4/10), épanchement dans 10% (1/10)
et syndrome méniscal dans 20% des cas.
Nous avons classé la fibrose observée au
cours de l’arthroscopie quantitativement et qualitativement. Ces
classifications ont été inspirées par celles existant dans
la littérature (Sprague, Bocell et Markel, Lintner), aucune
d’entre elles n’ayant fait l’objet d’un consensus.
La classification quantitative décrit trois
stades de fibrose : le premier stade correspond à des bandes fibreuses
limitées, et concernait 5 patients. Le deuxième stade correspond
à des bandes fibreuses plus nombreuses ou associées à des
nodules fibreux et 15 patients en
faisaient partie. Enfin le dernier stade était celui de
l’arthrofibrose, correspondant à des adhérences fibreuses
multiples dans tous les compartiments articulaires, et constatée chez 10
patients.
|
Stade |
Description |
Patients |
|
Stade
1 |
Bandes
fibreuses limitées |
5 |
|
Stade
2 |
Nodules
fibreux ou adhérences plus diffuses |
15 |
|
Stade
3 |
Adhésions multiples et importantes et/ou arthrofibrose |
10 |
Classification quantitative de la fibrose constatée au cours de l’arthroscopie
Nous avons ensuite proposé une classification
qualitative de la fibrose de stade 2 pour mieux la définir.
|
|
Classification
qualitative |
Patients |
|
stade
2 |
Clunk
syndrome |
1 |
|
(15
patients) |
Nodule fibreux latéro -rotulien |
1 |
|
Nodules
fibreux ou |
Bandes
fibreuses |
3 |
|
adhérences
plus diffuses |
Fibrose dans le cul de sac quadricipital et/ou les
rampes condyliennes |
10 |
Classification qualitative de la fibrose constatée au cours de l’arthroscopie
Nous n’avons pas mis en évidence de corrélation significative entre les différents types de fibrose (quantitative et qualitative) et la présentation clinique des patients, en dehors du cas du clunk syndrome à la clinique particulière. Nous n’avons pas constaté, en particulier, de relation entre la limitation des amplitudes articulaires et la quantité de fibrose intra-articulaire; par exemple, deux patients avec arthrofibrose arthroscopique avaient une mobilité articulaire strictement normale.
Après arthrolyse arthroscopique, on note une
amélioration immédiate de la plainte qui avait motivé le
geste chirurgical. Le suivi évolutif s’est intéressé
à la douleur et aux amplitudes articulaires.
Sur les 12 patients présentant une limitation
des amplitudes préopératoires, tous sauf un, ont obtenu un gain
de flexion supérieur à 20° en post-opératoire
immédiat. Ce résultat se maintient chez 9 patients lors du suivi.
Par contre, il persiste une limitation des amplitudes avec une flexion
inférieure à 100° dans 3 cas. Le flessum
préopératoire constaté chez 2 patients a
régressé dans 1 cas et était modéré
(<10°) dans l’autre.
|
Amplitudes
articulaires |
PTG |
PFP |
|
flexion |
+ 28,7 ° ( 0 - 60°) |
+ 25 ° ( 0-45°) |
|
extension |
+ 5° |
0 |
Evolution des amplitudes articulaires après arthrolyse arthroscopique
L’évaluation de la douleur était
globale subjective en trois stades : (persistance de la douleur,
amélioration partielle, disparition de la douleur).
Le tableau suivant résume les résultats
sur la douleur :
|
Douleur |
PTG |
PFP |
|
Disparition
de la douleur |
40% |
33% |
|
Amélioration
partielle |
53% |
50% |
|
Douleur
persistante |
7% |
17% |
Evolution de la douleur après arthrolyse arthroscopique
Avec un recul d’un an, aucune complication, en particulier infectieuse, n’a été à déplorer. Au cours de cette année, seuls 3 patients (2 PTG, 1 PFP) ont du subir un remplacement prothétique pour persistance de la symptomatologie.
En conclusion, notre étude, rétrospective
et sur un faible effectif, n’a pas mis en évidence de relation
entre la topographie ou la quantité de fibrose articulaire et la
symptomatologie dans les prothèses de genou symptomatiques. La fibrose
doit donc rester un diagnostic à évoquer devant toute
prothèse douloureuse et/ ou enraidie.
Nous n’avons pas pu mettre en évidence de
facteur prédictif de l’évolution clinique après
arthrolyse en fonction du type de fibrose.
Cependant nos résultats suggèrent que
l’arthrolyse arthroscopique dans les prothèses de genoux
symptomatiques pourrait être une alternative intéressante , avec
peu de complications, à une nouvelle intervention à ciel ouvert.
Son taux de morbidité est faible, elle permet une
récupération et une rééducation plus
précoces, et elle ne compromet pas d’éventuels gestes
ultérieurs tels qu’une arthrodèse ou une reprise de
prothèse. Elle représenterait aussi une alternative à la
mobilisation sous anesthésie générale des prothèses
enraidies. Cette technique délicate mérite d’être
plus amplement évaluée.