LES MENISQUES: DONNEES FONDAMENTALES ACTUELLES.
Ménisque interne , ménisque externe : quelles différences ?
B . Moyen * ; N . Daroussos ** ; J . Dimnet *** J-L Besse * ; J-L Lerat *
* Service de Chirurgie Orthopédique et de Médecine du Sport
Centre Hospitalier Lyon Sud
**Service d Orthopédie et de Traumatologie de lappareil moteur, Hôpital Orthopédique Lausanne Suisse
*** Laboratoire dAnalyse du Mouvement
Université C .Bernard Lyon 1
Comment peut-on expliquer le plus logiquement possible les différences observées en terme de fréquence et de types anatomiques lésionnelles entre les deux ménisques ?
En fait il existe de substantielles et plus ou moins évidentes différences entre ces deux structures anatomiques: elles sont anatomiques, biomécaniques et cinématiques.
1 - Les différences anatomiques
Elles sont les plus évidentes, et les plus connues.
a- Forme
Le ménisque interne est semi-circulaire. Sa corne postérieure est beaucoup plus large que sa corne antérieure. Par contre le ménisque externe est presque circulaire, et couvre une plus large portion du plateau tibial. De lavant vers larrière sa largeur est identique. Néanmoins la fréquence de ses anomalies de forme est beaucoup plus importante (de 1 à 15%), allant de laugmentation de volume dune où lautre corne jusquau ménisque discoide complet.
b - moyens de fixation
Les différences sont ici plus significatives .
Le ménisque interne est le plus stabilisé des deux ménisques. Sa corne antérieure est attachée en avant du ligament croisé antérieur ( LCA ) au niveau de la partie antérieure du plateau tibial. Cette attache peut être plus ou moins antérieure et parfois entrainer une certaine instabilité de cette corne antérieure connue sous le nom de " failure to cover " . De toute façon cette corne antérieure est rattachée à la corne antérieure du ménisque externe par lintermédiaire du ligament transverse qui est une structure collagénique dense de 1,5 mm de diamètre. La corne postérieure est, elle, fermement fixée en arrière du massif des épines tibiales. La périphérie du ménisque interne est attachée sur toute sa longueur à la capsule. Dans sa partie moyenne, le ménisque interne est plus fermement rattaché au fémur et tibia par lintermédiaire du faisceau profond du LLI, qui est un renforcement de la capsule appelé ligament ménisco-tibial et ménisco-fémoral. En arrière de celui-ci le ménisque interne est renforcé par la portion inférieure du ligament postéro-oblique. Sa partie tibiale sinsère sur le demi-membraneux , et est ainsi un frein passif à la translation postéro-antérieure de la corne postérieure du ménisque interne.
Au contraire, le ménisque externe a des moyens de fixations différents et plus lâches. La corne antérieure est fixée solidement au tibia en avant du massif des épines tibiales et en arrière du pied du LCA avec lequel il est attaché par des connections fibreuses. La corne postérieure est fixée en arrière du massif des épines tibiales, et en avant de la corne postérieure du ménisque interne. Lattache périphérique est assez lâche avec la capsule. Il ny a pas de connection avec le LLE, et le tendon du poplité passe dans un hiatus capsulaire.
Des connections passives et peut être actives existent avec la partie la plus postérieure du ménisque externe. Les ligaments ménisco-fémoraux relient la corne postérieure du ménisque externe au condyle interne. Ils sont intimement liés au LCP. Ils ne sont pas constants. Lun où lautre sont présents dans 71 % des cas. Il est plus rare quils soient présents simultanément. Le ligament de Humphrey passe en avant du LCP, et peut atteindre un tiers du volume du LCP. Le ligament de Wrisberg passe en arrière du LCP et son volume peut être la moitié du LCP. Leur rôle nest pas très clairement défini. On sait quun ligament de Wrisberg un peu court associé à un ménisque discoide, ramène vers lavant dans léchancrure le ménisque, donnant une brusque sensation de ressaut. Par extension on peut logiquement penser que ces ligaments ont un rôle de stabilisateur passif dans les mouvements de flexion-extension, rotations. La corne postérieure est connectée avec la partie postérieure du point dangle postéro-externe. Le muscle poplité sinsère généralement largement au niveau du segment postérieur du ménisque externe pouvant ainsi être un stabilisateur actif de la partie postérieure du ménisque externe. Le ligament poplité arqué croise de façon très intime également cette portion postérieure du ménisque.
Au total, le ménisque interne est bien fixé dans son ensemble. Seule sa corne antérieure le serait un peu moins, mais le solide ligament antérieur transverse la stabilise. Au contraire le ménisque externe est en périphérie plus lâchement fixé, mais il est passivement stabilisé en avant ( corne antérieure ) par le ligament transverse et sa connection avec le LCA, et en arrière du hiatus poplité par les inconstants ligaments ménisco-fémoraux, le ligament poplité arqué et le muscle poplité .
2- Biomécanique des ménisques
a-Ultrastructure et composition biochimique
Les ménisques sont des tissus fibrocartilagineux composés dun réseau interconnecté de fibres de collagène, avec des cellules (fibroblastes, chondrocytes) et une matrice extracellulaire de molécules de protéoglycanes (1-2% du poids sec ) de glycoprotéines ( de la matrice et adhésives ) et délastine (2).
Le collagène représente 60-70% du poids sec et est principalement de type 1 (90%). Les glycoprotéines ont la propriété de stabiliser les molécules hyaluroniques acides des protéoglycanes et de créer des liaisons chimiques avec les autres molécules de la matrice et des cellules de surface, jouant ainsi un rôle de liant dans lorganisation supramoléculaire extracellulaire.
Leau représente 60-80 % du poids du ménisque. Cest un élément essentiel à la compréhension du comportement visco-élastique du ménisque en compression.
b- organisation spatiale
Lorientation principale des fibres de collagène est essentiellement longitudinales , circonférentielles .
Il existe trois type darrangement .
Une couche toute superficielle fait dun réseau aléatoire de fibrilles collagène de petit diamètre . La couche sous jacente est faite de fibres de collagène orientées de façon assez irrégulière . La couche centrale , moyenne est faite de fibres plus larges ,épaisses, parallèles , orientées de façon circonférentielles .
Des fibres radiaires , plus rares , servent de liens pour améliorer les performances mécaniques de la structure (37)
c-performances mécaniques
* Propriétés en compression
En compression les propriétés viscoélastiques sont dépendantes de lorganisation tissulaire mais pour une plus grande part du comportement des fluides interstitiels . Des forces daccrochages sont générées lorsque les fluides interstitiels passent dans les pores de la matrice solide ( de 3 à 6,5 microns ) Ce phénomène domine le comportement de fluage et de relaxation observé lorsque le ménisque est soumis à des forces de compression . Le fluage est obtenu par lexudation des fluides . Une fois ce phénomène obtenu , la rigidité en compression peut être mesurée . Elle est plus importante pour le ménisque que pour le cartilage. Ce phénomène est protecteur pour le tissu car il permet une meilleure répartition des forces appliquées , protégeant ainsi la matrice solide collagène-protéoglycane .
On peut ainsi penser que lapplication de forces de compression sera dangereuse pour le tissu méniscal dans trois conditions : (a) - une force excessive, ( b ) - lapplication de forces élevées répétitives ( course ) où le phénomène de fluage ne peut se développer ( le phénomène de relaxation étant 4 fois plus rapide que celui du fluage (17) le tissu ne bénéficiant pas alors de leffet protecteur du fluage et, ( c ) -lorsquune force est exercée en permanence pendant une longue période ( accident type mineurs de fond ) le tissu devenant alors moins hydraté et donc plus fragile , surtout si le tissu est dégénératif et donc avec une perméabilité plus élevée.
* Propriétés en tension . Elles dépendent de lorganisation spatiale des fibres de collagène .Comme toutes les structures collagéniques, les ménisques ont un comportement non linéaires en tension . La rigidité augmente avec la contrainte . Fithian (12) a montré que la rigidité du ménisque est plus importante que celle du cartilage . Le ménisque est en tension anisotrope et inhomogène .Le ménisque interne est mécaniquement moins résistant dans ses portions postérieures, et centrales ( le module de Young étant plus faible en arrière et au milieu du ménisque quen avant ) . Pour le ménisque externe cest la portion antérieure et centrale qui est la moins résistante. Cette anisotropie circonférentielle ( longitudinale ) a été mesurée sur le ménisque humain. Elle se retrouve expérimentallement sur le ménisque bovin également dans le sens transversal Proctor (42). La largeur du ménisque humain ne permet pas davoir de directes valeurs dans le sens transversal .
Le ménisque est plus fragile en traction transversale que longitudinale . En traction longitudinale il est plus résistant en profondeur quen superficie. En traction transversale il est plus résistant en superficie quen profondeur. Spilker (52) a montré, par une analyse en éléments finis, que pendant la phase de compression méniscale se développent à la fois des contraintes de tension et des contraintes transversales non négligeables .
Ces observations biomécaniques ont de bonnes corrélations avec les zones où sont observées les fissures méniscales longitudinales ( segment postérieur du ménisque interne et segment moyen du ménisque externe).
* Propriétés en cisaillement
Le ménisque a un module de cisaillement dix fois plus faible que celui du cartilage. Cette faible performance est liée à lorganisation essentiellement longitudinale des fibres de collagène. Les fibres transversales sont rares, la concentration de protéoglycane est faible . Ce qui est observé cest une diminution du module de cisaillement en fonction de la charge ( phénomène inhabituel ). Cela permet au ménisque de se conformer plus facilement à la forme du condyle et du plateau tibial, ce qui est bénéfique, mais le rend plus fragile en cisaillement. Mow (37) a montré expérimentallement que cest transversalement et horizontalement que le ménisque est le plus fragile en cisaillement. Ces constatations sont retrouvées essentiellement au niveau du ménisque externe où existe des fissures transversales et horizontales .
3- Cinématique des ménisques
Les ménisques sont soumis à des forces de compression durant la marche et la course. Une étude récente de notre groupe utilisant simultanément une plate forme de forces, des accéléromètres sur la crête tibiale, et des marqueurs rétro-réfléchissants au niveau du genou a montré que le pic de force sexerçant au niveau du genou est de lordre de 1,5 à 4 fois le poids du corps. Il sexerce lors de la phase initiale de lappui ( talon-sol et pied à plat ). La force principale est verticale et comprime le ménisque, mais des forces non négligeables transversales et longitudinales sexercent aussi, elles ont des actions indirectes en cisaillement et en rotation. Le moment principal habituel est varisant et fléchissant et sollicite donc plus la portion postéro-interne du ménisque interne .
Il a été montré quen phase oscillante les ménisques avancent en extension et reculent en flexion. Il sy associe des mouvements de rotations. Tous ces déplacements observés peuvent induire des forces de tensions et de cisaillements dans les ménisques. Ces forces induites crées des déformations dautant plus importantes que la structure est déformable ( tel étant le cas du ménisque externe ) .
Ces forces ne sont pas triviales, mais nettement moins importantes que celles exercées lors de lappui. Notre étude cinématique est très reproductible . Elle est limitée à la phase initiale de la marche. Elle utilise des marqueurs rétroréfléchissants au niveau du genou. Une étude des trajectoires de ces marqueurs et du comportement du genou est faite en utilisant le systême Motion Analysis . Cette étude faite sur des genoux normo-axés ou en léger varus, nous a montré que le genou normal est soumis à des déplacements en adduction ( 1,6 ° ± 0,4 ) et rotations internes ( 7,6 ° ± 4,2 ), avec une très faible translation postéro-antérieure ( 1,3mm ± 0,5 ) et latéro-médiale (1,1 mm ± 0,2 ) du centre géométrique du genou. Ces informations nouvelles indiquent quà la phase initiale dappui où sexercent les forces maximales, le genou est sollicité en compression , adduction et rotation. Cest ainsi que la partie postéro-interne du ménisque interne est soumise à des forces de compression, de cisaillement et de traction. Sur le ménisque externe sexercent des déplacements de détraction, translation et une plus ample rotation, induisants des forces de tension et cisaillement .
CONCLUSION :
Les ménisques ont un quadruple rôle : transmission et amortissement des forces, stabilité articulaire, lubrification articulaire et proprioceptivité.
Il est connu quau moins 50% de la force de compression est transmise à travers le ménisque, le genou en extension (50). Expérimentalement, 15 à 34 % de résection méniscale augmente jusquà 350 % la surface mise en compression ( 48).
Le rôle damortisseur est lié aux capacités viscoélastiques biphasiques ( matrice et eau ) du ménisque en compression où le fluage joue un rôle important.
La stabilité articulaire tient à la forme du ménisque, à ses connections anatomiques et à ses propriétés mécaniques au cisaillement lui permettant une adaptation de sa forme à celles du condyle et du plateau tibial.
La lubrification est liée aux mouvements des ménisques et à lextrusion du liquide lors de la compression .
La proprioceptivité est liée indirectement à la biomécanique par lintermédiaire des déformations capsulo-méniscales .
Les forces exercées, la résistance du tissu méniscal liée à son organisation architecturale et biochimique, lanatomie, la cinématique des ménisques sont autant de facteurs expliquant les lésions anatomiques observées .
Le ménisque interne, plus soumis à des contraintes principales de compression associées à des contraintes en traction et cisaillement est plus susceptible de développer des lésions longitudinales postérieures .
Le ménisque externe est lui plus soumis à des contraintes de tension et cisaillement. Il developpe plus des lésions de faillite en cisaillement (fentes horizontales et radiaires).